C'était comme si mes parents, en promotionnant Christa, se promotionnaient eux-mêmes. Ils se glorifiaient d'héberger cet être juvénile, beau, séduisant, irrésistible : « Si elle accepte de vivre avec nous, c'est que nous ne sommes pas n'importe qui. » S'ils tenaient salon, c'est qu'ils avaient désormais quelqu'un à montrer. Je n'en éprouvais pas d'amertume. Je le savais, je n'étais pas le genre d'enfant dont on peut tirer orgueil. Cette situation ne m'eût pas dérangée si, en tête à tête avec moi, Antéchrista n'avait eu le triomphe aussi arrogant.
Je n'en revenais pas qu'une fille d'une telle habileté fût si peu subtile : — Tu as remarqué ? Les amis de tes parents m'adorent. Ou encore : — Les invités croient que je suis la fille de tes parents. Toi, ils ne te voient pas.
Je ne réagissais pas à ces provocations.Le sommet me parut atteint quand elle me déclara : — Pourquoi tes parents parlent-ils tant pendant ces dîners ? C'est à peine si je peux en placer une. Déjà qu'ils se servent de moi pour se rendre intéressants ! Un instant sidérée ,j'eus cette réaction : — C'est intolérable. Tu devrais t'en plaindre auprès d'eux. — Ne sois pas idiote, Blanche. Tu sais bien que la politesse me l'interdit. Si tes vieux étaient des gens raffinés, ils le comprendraient, tu ne trouves pas ? Je ne répondis rien. Comment osait-elle me dire cette énormité ? N'avait-elle pas peur que je la répète à mon père ou à ma mère ? Sûrement pas : elle savait qu'ils ne me croiraient pas.